Du travail gratuit aux Big Data. Où comment-nous participons tous au succès des GAFA

Prenez l’exemple de ce que l’on appelle le « libre-service ». Vous avez tous eu l’occasion de travailler implicitement à la production d’un service ou d’un produit, et cela gratuitement. C’est le cas lorsque vous passez aux caisses automatiques de votre supermarché. La caissière est remplacée par un scanner et un automate assez basique  : vous scannez le produit, le placez sur une balance, vous payez et l’affaire est jouée.

Ce travail du consommateur est dit « gratuit ». Vous n’êtes en aucun cas rémunéré pour cet effort. Pire, les prix n’ont pas baissé pour autant, et la caissière qui autrefois réalisait ce travail, n’en a tout simplement plus, de travail. Bien heureusement, le travail gratuit du consommateur a ses propres limites.

Du travail du consomateur au travail gratuit

A l’autre bout du problème, se trouve le crowdsourcing ou production participative.  Wikipédia en est un exemple très vertueux. Des gens y participent volontairement, et la valeur de la plateforme se fait à cette seule condition.

L’effet inverse s’appelle « perverted crowdsourcing » ou « travail spéculatif ».

Pour faire simple, utilisé à des fin peu recommendables le crowdsourcing peut permettre la création d’un système quasi crapuleux permettant de générer de l’argent sur la base d’un travail non-rémunéré. Oui, dit comme cela on pourrait aussi partir du principe qu’un devis soit également du « perveted crowdsourcing » sauf que l’effort consenti n’est pas à la hauteur de ce qu’un créatif puisse subir (voir l’exemple de la vidéo ci-dessus).

Notez que le digital pousse à tâchifier le travail, et que l’apparition de plateformes de crowdsourcing multiplié par le nombre d’acteurs disponibles, entraîne un effet pervers sur les prix des prestations et donc, la baisse de la rémunération du travail. Et où passe toute la valeur générée ? sur les plateformes bien évidemment.

L’artisanat des Big Data

Les données sont l’or noir de notre siècle. Vous en doutez ? les GAFA ont générés 433 milliards $ de CA pour 73 milliards $ de bénéfices sur 2015.

Prenons Google,  sans doute le premier acteur à mettre en oeuvre un Big Data à l’échelle mondiale. La masse d’informations qu’il détient combiné à ses puissants algorithmes permet l’existence de son business model, à savoir l’affichage de publicités ciblées sur son moteur de recherche. Le ciblage s’opère sur la base d’un profilage : qui vous êtes, vos habitudes d’actions sur la toile, vos intérêts, vos notations, vos achats, votre localisation, etc. Les données s’échangent, se vendent et sont la base de leur business model.

Maintenant prenez en perspective le travail gratuit et celui du consommateur. Et bien, nous sommes nous même acteurs du propre succès de Google et consorts. En utilisant les produits gratuits que propose Google (Gmail, Youtube, etc.), nous générons des données, des traces de qui nous sommes, et cela gratuitement. C’est la soit-disante contrepartie du service (ce contrat d’utilisation que nous ne lisons jamais mais acceptons toujours).

En parallèle, les GAFA croisent leurs données et les exploitent pour mieux vendre des services dont nous sommes les premiers ciblées : la publicité en question payée par leurs « vrais clients », à savoir les entreprises. Le but de la manoeuvre étant bien évidemment de nous amener à cliquer, à consommer le service ou le produit derrière cette publicité et donc créer un cercle vertueux (?).

Un pillage en règle autorisé

Mais derrière tout cela, nous produisons la matière voire même le travail nécessaire à l’existence d’un tel business model. Le problème des Big Data est donc relativement proche du travail du consommateur et du travail gratuit.

Se pose dès lors des questionnements quand à la nature de l’abandon de ses données et leur transfert. Car s’il existe des lois encadrant les transferts d’argent ou de biens matériels, via l’instauration de taxes et de douanes, il n’en est rien des données.

Ce vide créé une situation où nous sommes aujourd’hui pillés par des acteurs non-européens de la matière dont se nourri le digital, l’or noir de ce siècle.

Deux possibilités s’offrent désormais à l’Europe : jouer sur le terrain des GAFA ou inventer un cadre juridique et technique propre à notre territoire. Il semble que nous nous aventurions sur la première hypothèse, ce qui, avec tout le retard accumulé en la matière, parait bien périlleux voir perdu d’avance. La seconde option parait être la seule solution mais l’Europe demeure engluée dans un imbroglio politico-économico-social à priori insoluble.

Une transformation digitale mortifère

J’entends beaucoup parler de transformation digitale. En soit, et l’on aborde très rarement le problème sous cet angle, le digital n’est qu’affaire d’automatisation (robots + algorithmes).

Car si le digital est source de bienfaits, elle n’est finalement, dans le cadre de nos entreprises, perçue comme unique moyen d’optimisation des processus, du business, et donc du rendement d’une organisation.

Pourquoi l’on en parle très rarement en ces termes ? tout simplement à cause de l’emploi. Se projeter dans l’avenir et comprendre que l’on va irrémédiablement se faire remplacer par un robot, se faire uberiser de l’intérieur, ça n’est pas bon pour la paix sociale. Le sujet demeure tabou.

L’uberisation n’est qu’un processus s’employant à régler les errances d’un marché, se muant en épée de Damoclès. Un acteur de ce type arrivant avec ses gros sabots, profitant des vides juridiques, du digital et détruisant tout ce qu’il trouve sur son passage : emplois, richesses, innovations, savoir-faire, etc.

Prolétarisation

La prolétarisation est, d’une manière générale, ce qui consiste à priver un sujet (producteur, consommateur, concepteur) de ses savoirs (savoir-faire, savoir-vivre, savoir concevoir et théoriser).

Au final, par appas du gain, par peur, par nécessité, par mimétisme l’on va donc massivement s’engager dans une transformation digitale et s’uberiser soit-même. Se transformer et copier des modèles venus d’ailleurs, souvent maladroitement en essayant de prendre en compte son existant, son histoire. L’on va donc amorcer de nombreuses initiatives de transformations digitales mortifères. Une auto-destruction presque souhaitée facilitant par la même occasion le travail des « uber » de demain …

Pourquoi je vous parle d’auto-destruction, de mort ? tout simplement parce que notre monde repose sur un concept macro-économique assez simple : celui d’un cercle vertueux entre revenus, consommation et production. Pour faire simple, et Ford l’avait bien compris en souhaitant vendre ses voitures à ses propres employés, il est nécessaire pour supporter une consommation de masse, de maximiser le pouvoir d’achat, lui-même rendant possible la production des biens en question.

Dès lors, que se passera-t-il si le digital et l’automatisation viennent, comme la plupart des prédictions le confirme, détruire à minima 50% de nos empois ? Le cercle vertueux imaginé par Keynes s’effondra de lui-même. Mieux, tout cela risque de ne pas mettre 10 ans à se réaliser ..

Après l’uberisation de l’économie. Place aux collaborateurs

Le digital est comme un torrent sans fin. Loin d’être un joli long fleuve tranquille, il s’immisce même là ou ne l’attend pas. Résultat, certaines entreprises sont en train d’écoper de tout bord. Sauf qu’à ne pas résorber les fuites, l’effort est sans fin, et l’issue irrémédiable.

L’uberisation est une leçon faite à notre monde. Une réponse brutale à l’inaction, aux ententes nuisibles, à la prise en compte des vrais enjeux. Elle répond à la quadrature du cercle, et comme l’eau, a horreur du vide.

Pour ceux qui prennent ce phénomène comme un fléau, je voudrais leur dire que l’on ne se fait pas « uberiser » par magie. L’uberisation règle les errances d’un marché et ses acteurs.

Sursaut d’orgueil, la transformation digitale sera sans doute le buzz word de l’année. Il va donc falloir écoper peu importe la taille du bateau ou l’ampleur de l’avarie.

L’on va donc « digitaliser » à outrance. Cela va permettre, je l’appelle de mes vœux, de mettre en lumière les réelles difficultés auxquelles font face les organisations et leurs collaborateurs. Car ce sont eux qui en supporteront la charge. Et faut-il encore rappeler  qu’il demeure trop d’employés désengagés au travail. L’histoire d’amour est passée, le divorce consommé, le constat est brûlant :

    • Iniquités de tous bords
    • Carences managériales
    • Pression induite du digital
    • Vélocité permanente
    • Etc.

Par peur de se faire uberiser, de très nombreuses organisations s’engageront dans une transformation que peu maîtriseront. Une grande majorité effectuera ce voyage sans réelle posture d’incarnation, de vérité, de transparence et de confiance.

Résultat prévu : une transformation loupée, permettant aux ubers de demain de combler les attentes d’un marché que les historiques ne maîtrisent déjà plus.

Comment inverser la tendance ? Se lancer, ne plus avoir peur et aller vite. L’enjeu ? se transformer ou mourir.

Doit-on innover ? bien évidemment. Mais pas seulement dans les services proposés. Mettez toutes vos forces dans vos moyens d’actions, votre organisation, vos principes managériaux. Fini la rigidité organisationnelle, fini le temps de la réflexion, fini le command & control, place à l’action, au courage, au bricolage, à la prise de plaisir au travail.