Du Contrat Social 2.0

L’heure est soi-disant aux entreprises bossless, à l’homéostasie, à la wirearchy, à l’holacratie, au Lean Startup. Toutes ses tentatives sont en phase avec un concept de résilience d’un monde complexe, où tout va très (trop ?) vite, répondant à un besoin d’innovation et d’adaptation permanente. De plus, elles sont une promesse d’une remise à niveau des hiérarchies, un système égalitaire, promulguant le bien-être de chacun et la survie de l’entreprise comme objectifs.

Elles soulèvent surtout l’idée d’un modèle dépassé et vacillant, hérité de l’ère industrielle. Mais ne sommes-nous pas en train de faire acte de révolution ?

Car l’homme est homme, et nos vices perdurent au-delà des âges. N’avons-nous pas, dans l’histoire humaine, déjà expérimenté des logiques identiques et déployé des ingéniosités semblables à celles dont on nous vante actuellement les mérites ? Une révolution, un cycle, la notion même du changement, mais surtout l’acte d’un retour en arrière, d’une boucle bouclée.

Révolutions ?

1789.

Une nouvelle couche sociale s’est créée et développée au 18ème siècle. Celle de la richesse mobilière (banquiers, industriels, commerçants), qui en avait assez de voir la richesse matérielle (les aristocrates et le clergé) avoir entre les mains les commandes du pays. Mais ceci sous-entendait que le peuple devaient demeurer dans leur condition servile (car source de leur fortune).

« Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne »

  • Voltaire

Intervient également le concept du contractualisme qui, théorisé de trois façons, posa les fondements de nos futures démocraties.

  • Hobbes définit l’état de nature de l’homme comme « une guerre de tous contre tous » où « l’homme est un loup pour l’homme ». Le contrat social (et donc l’État) intervient donc pour assurer la sécurité en aliénant les libertés individuelles de chacun (sauf cas exceptionnel, lorsque l’état met en péril la vie de ses sujets)
  • Pour Locke, le contrat social permet d’assurer la liberté individuelle et la propriété privée. L’état garantit les droits et apporte une sanction légale. Locke prévoit l’abandon de tous aux instances suivantes : l’exécutif, le législatif et le fédératif (affaires extérieures)
  • Chez Rousseau, la société corrompt l’état de nature de l’homme, jusqu’à ce que chacun agisse égoïstement en vue de son intérêt privé. Le contrat social a pour but de rendre le peuple souverain et de l’engager à abandonner son intérêt personnel à l’intérêt général, et investi le peuple de sa propre souveraineté, par le principe de la volonté générale (voir plus bas). La souveraineté populaire peut être déléguée, en s’accordant provisoirement avec la volonté d’un homme, mais ne saurait se soumettre dans la durée à la volonté d’un seul homme

En résumant, Hobbes et Rousseau s’opposent, là où Locke prône un consensus.

Du contrat social

Mais là ou nous aurions pu imaginer voir en Rousseau, l’auteur d’une solution amenant à créer de vraies démocraties, les révolutions prolétaires basées sur ses idées furent des échecs ou menèrent à des états totalitaires. Pour faire simple, il paraît impossible de tendre vers une réelle égalité entre citoyens et placer l’intérêt général au-dessus de tout. Au final les intérêts des uns prendront toujours le dessus sur ceux des autres, et seules des mesures d’apparences (Locke) ou rigides (Hobbes) semblent être aptes à s’appliquer aux organisations humaines.

Même le sulfureux Robespierre, toujours décrit comme un sanguinaire, mais qui idéologiquement défendait réellement le peuple au-delà de ses propres intérêts, n’a pas su résoudre la terrible équation portée par nos révolutions (avec les conséquences que nous connaissons). 1789 n’était finalement qu’une guerre de possédants, au-delà de toute apparence …

« La plus grande partie de nos concitoyens est réduite par l’indigence à ce suprême degré d’abaissement où l’homme, uniquement occupé de survivre, est incapable de réfléchir aux causes de sa misère et aux droits que la nature lui a donnés »

  • Maximilien de Robespierre

1871.

L’instauration de la 3ème république et l’écrasement de la Commune de Paris instaurèrent une république telle que nous la connaissons aujourd’hui : celle garantissant une paix interne au pays et se détachant des conflits révolutionnaires. À cette date, la monarchie cessa d’exister définitivement en France, laissant les bourgeois aux commandes, libres de continuer leurs petites affaires.

Mais les conditions du peuple n’en demeurèrent pas renforcées, l’industrie apportant même son lot de conflits armés, et pas des moins meurtriers. À ce moment de notre histoire, le capitalisme allait finalement remplacer la monarchie, et l’argent prit le pas sur Dieu.

« Sous le régime capitaliste, l’individu est enfoncé dans la matière jusqu’au cœur, sous l’écrasement économique et sous l’obsession militaire. Je veux essayer de créer une cité d’espérance où l’homme s’aperçoit que les étoiles existent »

  • Jean Jaurès

Quelques loups et d’innombrables brebis

Trop idéologique Rousseau ? Dans son Contrat Social, il distingue principalement deux choses :

  • La volonté générale : l’accord instinctif et spontané de toutes les volontés des hommes vers le bien (tout le monde souhaite la paix sur terre non ?)
  • La volonté de tous : l’accumulation des volontés de chacun (qui elles, ne mène pas nécessairement toutes vers la volonté générale)

Ici se trouve la faiblesse de son contrat social. Il nécessite un législateur qui aura assez d’autorité, de prestige, d’affection… pour arriver à faire coïncider la volonté de tous avec la volonté générale et garantir l’égalité des citoyens. Impossible sans tomber dans certains excès ?

Même Rousseau doutait que cela puisse un jour exister.

Voilà ce que sera votre Despote, ambitieux, prodigue, avare, amoureux, vindicatif, jaloux, faible : car cʼest ainsi qu‘ils sont tous, & que nous faisons tous.

Messieurs, permettez-moi de vous le dire ; vous donnez trop de force à vos calculs, & pas assez aux penchants du cœur humain, & au jeu des passions. Votre système est très-bon pour les gens de l’Utopie, il ne vaut rien pour les enfants d’Adam.

Voici, dans mes vieilles idées, le grand problème en Politique, que je compare à celui de la quadrature du cercle en Géométrie, & à celui des longitudes en Astronomie. Trouver une forme de Gouvernement qui mette la loi au-dessus de l‘homme.

Si cette forme est trouvable, cherchons-la & tâchons de l’établir. Vous prétendez, Messieurs, trouver cette loi dominante dans l’évidence des autres. Vous prouvez trop : car cette évidence a dû être dans tous les Gouvernements sera jamais dans aucun. Si malheureusement cette forme n’est pas trouvable, & j’avoue ingénument que je crois qu’elle ne l’est pas, mon avis est qu’il faut passer à l‘autre extrémité & mettre tout-dʼun coup l‘homme autant au-dessus de la loi qu‘il peut l‘être, par conséquent établir le despotisme arbitraire & le plus arbitraire qu‘il est possible : je voudrais que le Despote pût être Dieu.

En un mot, je ne vois point de milieu supportable entre la plus austère Démocratie & le Hobbisme le plus parfait : car le conflit des hommes & des loix qui met dans l‘Etat une guerre intestine continuelle, est le pire de tous les états politiques.

Mais les Caligula, les Nérons, les Tiberes!…. mon Dieu…. je me roule par terre, & je gémis d’être homme

Il résume d’ailleurs les difficultés inhérentes aux trois grands systèmes politiques, chacun trouvant ses racines dans les théories des contrats décrits plus hauts :

  • Autoritarisme (prééminence et hypertrophie de l’autorité érigée en valeur suprême) : Hobbes et sa logique sécuritaire font diablement penser à ce que nous vivons dans nombre de nos entreprises, à savoir une rigidité des logiques de management par processus
  • Monarchie (souveraineté du peuple) : on retrouve chez Locke une idée de séparation du pouvoir qui fait référence aux différentes démocraties actuelles. Malheureusement Platon ou Marx pointent du doigt l’inexpérience des masses à gouverner et font des nos démocraties des systèmes encadrant les foules et des oligarchies libérales (le pouvoir étant détenu par la classe politique et l’élite économique)
  • Totalitarisme (régime à parti unique, n’admettant aucune opposition organisée et confisquant la totalité des activités de la société) : Rousseau, en imaginant la principe du législateur, a sans le vouloir créé un système qui, sous couvert de donner le pouvoir aux masses, donna un alibi parfait permettant de créer l’illusion d’un système aux mains d’un parti / meneur unique

Du contrat social 2.0

2014.

L’entreprise a aujourd’hui remplacé les états moribonds dans la sphère sociale. L’ultra-financiarisation pousse nos entreprises à être constamment en compétition, à adopter des attitudes et des méthodes guerrières. Résultat, notre planète souffre et les employés s’en trouvent être durement impactés : désengagements, stress, burnout, suicides, …

N’arrivons-nous pas à un moment de notre histoire où nos vieilles monarchies se régénèrent ? Les états n’auront bientôt plus de libertés d’action face aux nouvelles entreprises issues de la nouvelle donne numérique, ces dernières se muant en véritables empires s’affranchissant des frontières et règles de l’Ancien Monde. Les anciens champions devront alors se réinventer sous peine de disparaître.

Parallèlement à cela, les marchés sont devenus des conversations. La complexité et la vélocité de notre monde nécessite un nouveau contrat social qui puisse, comme Rousseau l’imaginât, faire coïncider la volonté générale et les volontés de tous.

Nous ne pouvons aujourd’hui plus théoriser des systèmes qui d’apparence, sont à destination de tous, mais qui au bout du compte ne sont qu’alibi de productivité (prenez l’exemple malheureux du Lean Management). Et s’il y a bien un relent détestable aux programmes « Entreprise 2.0 » ou « Social Business », c’est bien celui de promettre monts et merveilles, alors que nous parlons de survie.

La servitude volontaire ne parait dès lors être la condition suffisante à l’établissement d’une organisation résiliente. La quête de sens dans laquelle les révolutions numériques nous plonge, sont sans équivalent et nous rappelle aux idées de Rousseau, en phase qu’elles paraissent être avec notre ère numérique. Ne pas y adhérer nous mènera de plus en plus vers une désolation que je ne peux pas m’imaginer irréversible.

Citation : L’homéostasie au niveau de groupes humains est-elle réalisable ?

L’homéostasie au niveau de groupes humains est elle un rêve ou quelque chose de réalisable ? Surement réalisable mais à condition de ne pas se méprendre et croire que faire porter le poids du dispositif aux plus petits éléments du système sera suffisant. Ce que l’on prend pour quelque chose de naturel est la conséquence de millions d’années d’évolution du “programme” génétique de nos organismes. Pour arriver au même niveau il faudra également reprogrammer le “système entreprise” et pas seulement demander à ses composantes de briser les règles. D’ailleurs lorsque des cellules brisent les règles indépendamment d’une évolution désirée du système, contre lui, cela à un nom : le cancer.

Très bonne idée que d’aborder ce sujet via l’approche biologique.

Est-ce réalisable ? La transposition de l’homéostasie cellulaire à un groupement humain supporte mal les systèmes oligarchiques qui prédominent actuellement.

La plupart de nos entreprises sont-elles donc, sans le savoir, cancéreuses ?