Le Réseau Social d’Entreprise, froide tour d’ivoire numérique

J’avais dernièrement désigné le Réseau Social d’Entreprise comme étant le dernier avatar de l’ère industrielle à l’heure de l’ère informationnelle. Cet outil, amalgame mal né de différentes briques logicielles (ayant pour liant recherche, fiches profils et flux d’activités), se veut être une transposition de la chaîne industrielle propre à Ford et Taylor : tout doit s’y retrouver, et si possible, en minimisant le changement de contexte et les parasitages.

Humanité contre productivité

En clair, le poste de travail du futur doit outrepasser l’inefficace couple mail/fichier, pour s’orienter vers le RSE. Cette pensée, essentiellement productiviste et aliénante, cache la réalité profonde du RSE. Celle qui doit à terme devenir la mémoire de l’entreprise et permettre l’intelligence collective. Monolithique, tout s’y passerait, s’y retrouverait, contenus, actions, employés. Orwellien.

Parallèlement mails et fichiers se sont imposés par leur universalité et leur simplicité. Au mieux nous ne critiquerons donc pas ces deux médias, mais les outils les utilisant : client mail et serveurs de fichiers. On souhaiterait les voir disparaître au profit du RSE ….

J’ose désormais affirmer l’inverse d’une pensée courante et à laquelle j’ai participé : ces deux outils SONT efficaces, car offrant toutes les latitudes possibles, telle une pâte à modeler. Le monde se trompe en pensant que l’outil altère l’organisation, alors que c’est bien l’organisation qui altère notre usage de l’outil. Cela déplaît, dans un monde régi par processus, un monde où tout est gain effectif de productivité, où toute créativité est réduite à néant.

Mais dans Réseau Social d’Entreprise, il y a Social Des hommes et des femmes, qui créés des liens. Remémorons-nous que Facebook a, à la base, était un outil de séduction. D’ailleurs, peu importe ce que l’on peut y trouver comme fonctionnalités, rien ne prévaut plus que son propre réseau et sa propre mémoire. Voici bien l’essence du Big Data, nouvel or noir dont nous sommes les ouvriers volontaires.

Dès lors, pour que les effets tant attendus se réalisent, ceux qui ont permis l’émergence du Réseau Social, il faut que les gens s’y retrouvent, se rencontrent, socialement parlant. Et c’est ici où tout bascule, car l’humain s’oppose naturellement à toute recherche effrénée de productivité.

Le RSE, lui, ne laissera aucune place à l’humain, à l’innovation, à la sérendipité et générera plus d’inefficacités qu’il ne devrait en régler. Le lambda comprendra bien ce qu’il pourra, arrivera à y trouver là quelques astuces intéressantes, mais n’y manquera que l’essentiel : nous tousCette utilisation souhaitée, celle de l’intelligence collective, ne peut se réaliser qu’au cœur de chacun d’entre nous. Je vais sur Facebook, car j’y trouve du lien social, et cela ne s’achète pas, ne se décrète pas, ne pilote pas, ne s’accompagne pas.

Une prison pour solution

En déracinant les employés de leurs outils personnels, on les enferme dans un système clos. Une prison totalement incompatible avec l’évolution technologique de notre monde , Cloud ou objets connectés, tout montre que nous serons bientôt tous liés, tous augmentés.

En supprimant les rares espaces de libertés, on se ferme à l’intégralité des effets « magiques » attendus. L’opprobre se généralisera et le rejet sera immédiat. C’est d’ores et déjà la constatation que l’on fait de la plupart des projets de Réseaux Sociaux d’Entreprise.

L’organisation, si elle veut perdurer, doit s’ouvrir socialement, organisationnellement et techniquement. Elle doit lâcher la bride de l’intelligence collective. En somme, devenir démocratique et garantir le lien social et humain.

La tour d’ivoire qu’est le RSE n’est que froideur numérique. Elle ne promeut pas la transversalité, l’empathie, le respect, l’altruisme, la diversité, le dialogue, l’écoute et la confiance. Le RSE ne peut se concrétiser qu’en dehors des frontières de l’entreprise. Car pendant ce temps, hommes et femmes sont de plus en plus connectés, tout cela en dehors des frontières numériques de nos organisations.

Le risque, plus que l’échec, serait de voir l’entreprise historique et pyramidale mourir de sa nature profonde. D’une maladie voulue, celle d’un immobilisme choisi, d’un enfermement physique et numérique étouffant.

Citation : Steve Jobs, à propos du numérique et de la créativité

À l’ère numérique, on est tenté de croire que les idées peuvent se développer au moyen d’e-mails ou de chats. C’est idiot ! La créativité émane de réunions spontanées, de discussions anecdotiques. Vous croisez quelqu’un, vous demandez aux uns et aux autres ce qu’ils font, vous êtes interloqué et, bientôt, vous concoctez une flopée de nouveaux projets