La mort annoncée de SharePoint

Outre les défauts du produit et les faibles avancées de la nouvelle version du produit de Microsoft, ce qui intrigue est la place qui lui est réservée dans la nouvelle version d’Office 365 (qui est en passe d’être rapidement déployée au grand public).

Jugez un peu, plus une trace de la marque « SharePoint ». Tout est fait pour passer sous silence l’avatar du lourd fardeau que peut représenter un produit en décalage avec son temps. Cette mise sous silence est sans rappeler l’acquisition à grands frais de Yammer, et son imminente intégration. De là à imaginer que SharePoint se fasse totalement occulter par le réseau social, il n’y a qu’un pas.

À terme, SharePoint ne devrait être qu’une solution « technique ». La plomberie de fonctions collaboratives plus avancées, chose que l’on cache habilement sous le tapis. Une pure affaire de spécialistes, mais rien qui ne devrait arriver aux douces oreilles des utilisateurs lambda.

Un changement qui semble radical, spécialement lorsque l’on connait le chiffre d’affaire généré par SharePoint. Mais une prise en compte des réalités qui nécessite des adaptations. Microsoft tient peut-être le bon bout.

sharepoint-2013

L’ère post-Microsoft

Fraichement arrivé chez Microsoft en 2005, Ray Ozzie (Monsieur Lotus Notes), avait alors adressé une note interne intitulée The Internet Services Disruption. Dans ce mémo, Ozzie décrivait la situation idoine dans laquelle Microsoft se trouvait à l’époque. Un rythme de livraison jamais encore atteint incluant de nouvelles versions de logiciels maison ou encore l’arrivé de la Xbox 360. Les indicateurs étaient tous au vert.

Mais Ozzie flairait que le monde et l’industrie allait prendre un virage capital.

But we bring these innovations to market at a time of great turbulence and potential change in the industry. This isn’t the first time of such great change: we’ve needed to reflect upon our core strategy and direction just about every five years. Such changes are inevitable because of the progressive and dramatic evolution of computing and communications technology, because of resultant changes in how our customers use and apply that technology, and because of the continuous emergence of competitors with new approaches and perspectives.

L’évangéliste énonce les évolutions des prochaines années, division par division, d’une manière extrêmement lucide et qui avec le recul, est d’une impressionnante précision :

  • Cloud / SaaS : La validité du modèle basé sur des services, l’impérative nécessité de fournir des services Web à bas coût (il cite Salesforce …) et redéfinir Office, en l’étendant sur et pour le Web
  • Mobile : L’ubiquité des réseaux, le boom du sans-fil et l’émergence de nouveaux périphériques nécessitant une vision sans doute transverse (l’iPhone n’arrivant que 2 ans plus tard)

What new devices might emerge if we envision hardware/software/service fusion? What new kinds of devices might be enabled by the presence of a service ?

  • Développement : La nécessité d’assurer un rythme de livraison plus rapide, utilisant des méthodes de développement adaptées et légères
  • Social : Le besoin de travailler entre division, voir à l’externe avec les partenaires de la firme

The Platform team understands developers and has deep experience in communications and storage architectures. These teams must work together, benefiting from each others’ strengths, to develop a next generation internet services platform – a platform for both internal and external innovation

  • Pro/Perso : Faire interagir les produits perso et pro, uniformiser l’expérience utilisateur
  • Market : Créer un marketplace commun à la Xbox et au PC (vous avez dit AppStore ?)

Il décrivait un monde changeant, la nécessité d’évoluer et pointait l’unique opportunité que cela pouvait représenter pour Microsoft. 5 ans plus tard, Ozzie est sur le départ et nous livre, sous forme d’épitaphe, un nouveau mémo, Dawn of a New Day.

Que s’est-il passé entre temps ? Le mantra « All In » de Microsoft est devenu une réalité, mais il annonce sans détour l’ère du post-PC et supplie Microsoft d’y foncer tête baissée

Le dur réveil

A l’aube d’une nouvelle année 2013 qui promet, Microsoft est en train de boucler l’un de ces cycles décrit par Ray Ozzie. Entre 2005 et 2013 Microsoft a réalisé son coming out sur le Cloud mais aura peut-être payé chèrement son entêtement à ne pas embraser l’inconnu.

L’hégémonie du PC est terminée

Apple Ere Post-PC

Le constat est simple. En intégrant le marché par une porte différente, Apple, Google et quelques autres acteurs ont conjointement créés un paradigme fragilisant Microsoft.

  • Il se vend plus d’iPad que de PC, les entreprises commençant même à reconsidérer l’évident choix du poste de travail sauce Microsoft
  • Windows 8 propose un OS hybride qui ne convainc personne, alors même que Windows Blue vient d’être annoncé (copiant par la même, un rythme de release qui n’est pas s’en rappeler celui d’Apple)
  • Les Windows Phone et la tablette Surface ne se vendent pas, faute à une qualité défaillante et des prix non-concurentiels
  • Les (fidèles) développeurs commencent à déserter Microsoft pour les plateformes mobiles (iOS / Android)
  • Étant donné l’émergence de nouveaux terminaux (tablettes / smartphones) et usages (Google Apps), la remise en cause de « l’évidence Office » commence à faire son chemin
  • L’érosion de produits entreprise saupoudré de hausses de prix allant jusqu’à 38% pour SharePoint 2013 !

Où va donc Microsoft ? Le constat ci-dessus devrait s’intensifier, creusant un fossé entre deux mondes bien réels. Steve Balmer en fera peut-être les frais. Comme un aveux de faiblesse, les rachats de Skype et Yammer sonnent peut-être comme l’annonce de la fin d’un âge d’or annoncé dès 2005.

Le problème de Microsoft, c’est qu’ils n’ont pas de goût, absolument aucun. Je parle au sens le plus général du terme. Ces gens-là sont incapables d’avoir des idées, ils ne cherchent pas à apporter du savoir ou du bonheur à l’humanité avec leurs produits… Alors, oui, la réussite de Microsoft m’attriste. Leur succès ne me pose pas de problème en soi. Ils l’ont plus ou moins mérité, à force d’opiniâtreté. Ce qui me désespère, c’est qu’ils font des produits de troisième zone

SharePoint 2013 antisocial

SharePoint 2010 profitait de l’effet d’aubaine généré par MOSS 2007, confirmant définitivement le succès de Microsoft en la matière. La concurrence étant assez faible, l’éditeur peaufinait son avantage stratégique logiquement centré sur le document, lui-même généré par les produits de la firme de Redmond. Limpide !

En Beta depuis quelques mois, la version 2013 de SharePoint était à l’honneur de la SharePoint Conference 2012 de Las Vegas. Plus qu’un rituel, cette grand-messe était l’occasion de définitivement lancer la nouvelle mouture du logiciel de Microsoft.

Un cycle de vie trop convivial

En 2010, le « Social » n’était que l’embryon d’une vague désormais stratégique.  BlackBerry était encore au centre de la plupart des stratégies d’entreprise. Le Cloud ne faisait pas encore école (sauf pour ce pauvre Ray Ozzie).

3 ans plus tard, c’est désormais un océan qui sépare l’éditeur d’une réalité qui lui échappe. D’où la nécessité d’aller plus vite, plus loin. Et Microsoft l’a bien compris, en suivant un plan que je décompose en 3 étapes :

  • Rationalisation – ou comment faire la même chose en plus efficace et conforme aux standards actuels
  • Évolution – ou comment intégrer les attentes des parties prenantes de son écosystème (utilisateurs, administrateurs, développeurs, etc.)
  • Expansion – ou comment pallier aux faiblesses natives de ses produits

Un produit génétiquement 1.0

SharePoint a toujours été le parfait produit d’un modèle d’entreprise organisée en silo. Sécurité, imbrication, partage de documents, la part des échanges et de l’humain n’étant réduit qu’à quelques bribes de fonctionnalités. En cela, SharePoint 2010 apportait une vision sociale très limitée, au mieux une surcouche applicative mal pensée et moyennement fonctionnelle.

Etant adapté aux organisations et non aux hommes, il s’accommodait mal d’un monde qui lui demandait d’être ce qu’il n’est pas. Car qu’est-ce que SharePoint si ce n’est :

  • Un Framework de développement = Il suffit de voir la demande de développeurs SharePoint. On ne le perçoit pas comme un produit fini apportant une vision fonctionnelle brute. On le modèle à volonté, c’est là toute sa force
  • Des espaces/sites collaboratifs = SharePoint s’organise en poupées gigognes. On parle de sites, de sous-sites, d’héritages de fonctionnalités, d’héritage de droits. SharePoint est un produit féodal dans sa manière de fonctionner, où tout est cloisonné et contrôlable

Microsoft, malgré sa position de leader sur le marché, savait que son enfant était mal né et souffrait de maux inguérissables …

2M$ = Yammer

Et c’est là qu’entre en jeu Yammer dans la stratégie de Microsoft. Incapable d’innover, les évolutions se font maintenant à grands coups de dollars. Hier Skype, aujourd’hui Yammer, qui sera le prochain ?

Quoiqu’il en soit, le rachat et donc la fusion de 2 produits phare du domaine fait désormais office d’épouvantail. La suite de tout cela ? Dixit Jared Spataro, directeur senior de la division Office :

The first step for us in this journey is SharePoint + Yammer integration

We see the people-centric paradigm of Yammer and the more document-centric model of SharePoint as incredibly complementary – and a powerful combination

L’explication est claire, Microsoft voyant en Yammer la parfaite mariée. Reste donc à réussir l’union.

Première étape, l’intégration SharePoint + Yammer. Côté marketing d’abord, avec une baisse de prix et l’intégration commerciale au Cloud collaboratif de Microsoft. Puis fonctionnellement, avec l’intégration de Web Part et l’Open Graph de Yammer (équivalent à celui de Facebook pour ceux qui se posent la question), les nouvelles fonctions communautaires de SharePoint 2013 pouvant paraitre comme les premières étapes d’intégration de Yammer dans SharePoint Server.

Quel futur donner aux deux produits ? On s’attend logiquement à du SSO, l’articulation et la cohabitation se faisant au fur et à mesure. Car Microsoft ne peut se permettre de tuer la poule aux œufs d’or qui lui rapporte  2 milliards de $ par an. Imaginez donc le potentiel, Microsoft affirme que SharePoint est utilisé par une entreprise française sur deux (la statistique est bien évidemment à pondérer, le terme « utilisé » pouvant prêter à sourire …).

Nous avons donc d’un côté un marché et des utilisateurs qui pousseraient naturellement vers Yammer et des organisations, des responsables qui continuent à ne jurer que par SharePoint. Le statuquo devrait donc encore primer quelque temps, laissant le choix du roi à Microsoft qui pour le moment va se servir de l’expérience acquise par Yammer et ses technologies pour les intégrer à ses produits historiques.

Quoi de neuf docteur ?

Mais finalement, de quel bois est-il fait ce SharePoint 2013 ?

Comme à l’accoutumé, SharePoint reste disponible en 2 versions, toutes partageant le même cœur de produit :

  • SharePoint Foundation 2013 : version gratuite, tout du moins si vous avez un Windows Server de disponible
  • SharePoint Server 2013 : version payante, que l’on risque de retrouver disponible sous forme de CAL (à l’identique de la version 2010)

Et concernant les nouvelles capacités et fonctionnalités de SharePoint 2013 ?

  • Peu de nouveautés côté architecture. On reprend les mêmes bases et on recommence
    • Côté fonctions avancées on notera pas mal d’efforts coté BI, ECM, eDiscovery, Identity Management
    • Toujours un peu plus de WCM. Des URL plus lisibles, navigation par tag ou la possibilité d’intégrer de la vidéo plus facilement, plus de fonctions de SEO
    • La recherche évolue. FAST est totalement intégré dans SharePoint Server, remisant l’ancien moteur de recherche SharePoint au placard
    • Web Analytics devient une partie intégrante des fonctionnalités de recherche
  • Côté personnalisation on s’essaye à rendre le travail un peu plus simple pour les web designer (pour ceux qui connaissent, il y avait de quoi s’arracher les cheveux)
    • Mise à jour de l’interface utilisateur pour l’adoption de l’UI Metro que l’on dit plus facile à utiliser (je demande encore à voir)
    • Meilleur respect des standards Web
  • Une nouvelle version de l’interface pour plateformes mobiles tirant allégrement parti d’HTML5
    • Possibilité de faire du push de notifications
  • Un nouveau modèle de déploiement des fonctionnalités : les Apps
    • Accès à un store local ainsi qu’à l’Office Apps Store de Microsoft
    • Bien évidemment, pas mal de nouveautés intégrées au tout nouveau Visual Studio 2012
  • Une mise à jour des fonctions sociales
    • Un vrai mur d’activités (rapport à la version 2010 qui faisait pleurer)
    • Apparition des Communautés, un nouveau type de modèle de site centré sur les interactions de personnes (fournissant entre autre, un système de Gamification)
    • Skydrive Pro, qui remplacera du même coup SharePoint Workspace ainsi que le « My Site »
    • Évolution du micro blog, apparition d’une fonction de partage en 1 clic, etc.

Bref, rien de très révolutionnaire. On ne peut néanmoins que saluer les efforts consentis pour rendre le produit moins complexe et plus accessible.

SharePoint = Social ?

Quid du nerf de la guerre : le Social ? Nous avons vu plus haut que le rachat de Yammer pouvait facilement s’interpréter comme un aveu d’échec rapport à la nature même de SharePoint qui n’a tout simplement pas la carrure d’un vrai réseau social d’entreprise.

Je trouve que Microsoft fait preuve de lucidité. Nous avons d’un côté un produit 1.0 massivement implanté en entreprise et dont le taux d’adoption est, il faut le rappeler, en croissance. De l’autre côté, un marché qui évolue vite, très vite et des acteurs émergents qui se taillent la part du lion.

En rachetant Yammer, de même que Skype, Microsoft fait plusieurs opérations très profitables :

  • Suppression de concurrents potentiels et rentables, donc bien accueilli du côté des places de marché
  • Renforcement de son positionnement et de l’image de marque auprès de ses clients/prospects et autres cabinets d’experts, partenaires, etc.
  • Absorption de technologies innovantes au seing de ses produits historiques (ou comme vu plus haut, surement en complément)
  • Intégration d’hommes et de cultures radicalement opposées à l’esprit d’une grande corporation

En cela, le nouveau SharePoint n’est finalement pas une surprise. Comme décrit plus haut, on rationalise l’existant, on fait évoluer ce qui doit l’être et on étend le spectre fonctionnel du produit.

Bien évidemment on aurait pu souhaiter une vision beaucoup plus radicale, mais il est impossible de faire table rase du passé si facilement. En cela, les décisions prises sont donc logiques. La continuité également.

A suivre …